Le regard de Leila Zizi

Fatema Mernissi, celle qui élargissait les pièces trop étroites

Chaque semaine, Leila Zizi décortique notre société avec finesse et sensibilité. Une chronique engagée, humaine et profondément ancrée dans le Maroc d’aujourd’hui.

Il y a dix ans, le 30 novembre 2015, elle s’est éclipsée. Une date qui revient sans bruit, comme un souffle qu’on remarque seulement quand il manque.

Elle faisait partie de ces auteur·es capables de déplacer les cloisons sans jamais hausser la voix.

Fatema Mernissi faisait cela avec une douceur qui avait la fermeté du réel : elle avançait phrase après phrase, et soudain l’espace semblait respirer différemment.

Elle appartenait à une génération pour qui la télévision n’était pas seulement un poste allumé dans le salon.
C’était une fenêtre, un ministère de l’imaginaire, un objet qui ouvrait le pays vers un ailleurs qu’on devinait sans l’avoir encore touché.
Autour, la société changeait, hésitait, s’élançait puis reculait, comme si tout le Maroc était en train d’apprendre à marcher sur une ligne nouvelle.


Lire aussi: Les points blancs de la vie


C’est dans ce mouvement que son écriture prenait sa force.
Elle observait les frontières invisibles — celles qu’on porte dans les épaules, dans la voix, dans la manière de se tenir.
Elle les décrivait sans amertume, sans héroïsation, comme on note la géographie d’un pays qu’on connaît par cœur : un relief fait de règles tacites, de pudeurs anciennes, de négociations silencieuses.

Ce qu’elle offrait, ce n’était pas une thèse.
C’était une façon d’habiter le monde autrement.
Un regard assez vaste pour comprendre les contradictions, assez précis pour ne jamais les écraser.

Dans ses livres, la société n’apparaît jamais comme un bloc, mais comme une pièce où chacun bouge un peu la chaise, décale un objet, tente de ramener un peu plus de lumière.
Elle savait reconnaître ces gestes-là : minimes, presque invisibles, mais capables de transformer une atmosphère.

Là résidait son véritable talent.
Écrire pour agrandir les espaces — ceux de la pensée, ceux du quotidien, ceux que l’on croit immuables alors qu’ils ne demandent qu’à être revisités.
Elle parlait du Maroc avec un sens de la nuance qui invitait à la tendresse, même lorsqu’elle décrivait les limites.
Rien n’était figé.
Rien n’était écrit pour condamner.
Chaque page ouvrait une fente, une respiration, un passage.


Lire aussi: Maroc: Silence, on déprime !


Dix ans après sa disparition, ses mots n’ont rien perdu de leur capacité à déplacer les angles.
On les relit et quelque chose bouge encore, discrètement, comme une évidence qu’on n’avait pas osé nommer.

Rendre hommage à Mernissi, c’est reconnaître cela :
sa manière d’agrandir le réel.
De montrer que derrière les murs que l’on croit infranchissables, il existe toujours un corridor inattendu, un horizon possible, une manière différente de rêver le pays.

Un héritage qui continue, aujourd’hui encore, d’élargir les pièces trop étroites.

Vous méritez mieux que des conseils TikTok

Trois fois par semaine, recevez des contenus fiables, sourcés et utiles pour comprendre votre santé, votre corps et votre époque.

Leila Zizi

About Author

Dans un monde en perpétuel mouvement, mieuxvivre.ma est un média fiable et engagé qui décrypte l’actualité santé et société pour vous aider à mieux comprendre, mieux choisir et mieux vivre.

Études récentes, conseils d’experts et éclairages utiles pour cultiver un équilibre durable au quotidien.