Le regard de Leila Zizi

Le regard de Leila Zizi. Ramadan, Casablanca, 18h15

18h15. À Casablanca, le temps change d’allure. Il ne passe plus, il compte, il pèse sur les épaules et s’insinue dans les nerfs comme une électricité statique que l’on sent monter à chaque seconde qui s’égrène.

Dans les cuisines, on ne parle presque plus. On assemble, on aligne, on anticipe le moindre besoin avant même qu’il ne s’exprime, transformant l’espace en un bloc opératoire où le mouvement est la règle et l’efficacité la seule monnaie d’échange. Les bols sont déjà en rang, les verres attendent leur tour et les dattes sont posées avec une précision de joaillier sur des assiettes qui n’attendent plus que l’assaut.

La harira attend dans sa marmite comme un secret qu’on ne découvrira qu’au premier coup de cuillère. On ne goûte pas. On sait. On ajuste à l’intuition, à l’habitude, à la mémoire du geste qui ne trompe jamais, car ici, rien n’est improvisé. Tout est anticipé, répété et transmis comme un héritage muet que l’on honore chaque soir.


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Il y a une pression dense dans cette dernière heure. Le F’tour ne se rate pas. Il se tient debout, porté par ce passage naturel du fourneau au calme, un miracle domestique où l’on voit la respiration descendre et le visage changer de masque en quelques secondes. On pourrait presque croire que la table se dresse seule, tant le mouvement est fluide.

Dehors, la même tension circule, mais elle est bruyante, agressive, désespérée. Sur le boulevard Zerktouni, les voitures ne roulent plus, elles négocient le temps avec une ferveur de joueurs de poker. Les secondes deviennent concrètes sous les pneus qui crissent, on calcule les trajectoires, on s’insère dans le moindre trou de souris, on tente l’impossible pour ne pas perdre ces quelques battements de cœur qui nous séparent du seuil de la maison.

Il ne s’agit pas d’aller vite, il s’agit d’arriver avant. La ville entière vise la même minute, ce point de bascule où tout s’arrête.

Dedans, on retient le feu. Dehors, on retient la vitesse.


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Puis vient cette fraction étrange, juste avant le cri du muezzin, un flottement collectif où Casablanca semble retenir son souffle, prête à basculer. Et l’Adhan s’élève. Pas comme une coupure brutale, mais comme un relâchement nécessaire, une valve de sécurité que l’on ouvre enfin. Les klaxons disparaissent et les rues se vident d’un coup,

Mais Casablanca ne se vide pas vraiment. Elle se pacifie.
C’est une ville qui ne s’arrête jamais, sauf là.

Quelques minutes suspendues, un luxe sonore que l’on s’offre entre deux gorgées d’eau et une datte. On s’est pressé pendant une heure pour atteindre cette paix brève qui ne dure que le temps d’un premier regard autour de la table.

Elle est totale. Elle est enfin là.

Ramadan Moubarak!

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Leila Zizi

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