Le regard de Leila Zizi

Le regard de Leila Zizi. L’Afrique au miroir de notre honte

Dimanche soir, au-delà du score, c’est notre décence que nous avons égarée. Entre le rejet de l’autre et le déni de notre propre géographie, la défaite a agi comme un révélateur brutal de nos failles identitaires. Une chronique sur ce jour où, en perdant un trophée, nous avons surtout abîmé notre dignité. »

Dimanche soir, nous n’avons pas seulement perdu un trophée.

Nous avons perdu quelque chose de plus fragile, et donc de plus grave : la décence.

Pas sur le terrain. Pas dans l’organisation, qui, jusqu’au bout, a été exemplaire, saluée, irréprochable.

Mais après. Dans ce qui a débordé une fois le match terminé. Dans ce que la défaite a fait remonter à la surface.

La chute émotionnelle était prévisible. Elle est humaine. Je peux comprendre la colère. Je peux comprendre la frustration, les cris, même certaines explosions de rage mal contenues. Une foule qui encaisse une désillusion, ça déborde, ça tremble, ça déraille parfois.

Mais ce que je ne peux pas accepter, c’est ce que cette colère a choisi de viser.


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Car dimanche soir, la déception sportive s’est transformée, chez certains, en rejet brut. Non pas contre un jeu, un choix tactique ou un arbitre, mais contre des corps. Contre des visages. Contre des présences. Contre des humains.

Des hommes ont été pris à partie. Humiliés. Non pas pour ce qu’ils avaient fait, mais pour seule raison : leur peau.

Entendre ce « mon ami » condescendant, autrefois teinté d’une fausse bienveillance, jamais vraiment innocent, devenir une arme de mise à distance, une formule qui exclut au lieu de relier, a été pour moi un point de rupture.

Parce que ce mot-là, je l’ai toujours entendu comme une ambiguïté, jamais comme une insulte assumée. Le voir basculer dans le rejet frontal, sans masque, dit quelque chose de beaucoup plus profond que la colère d’un soir.

Ce qui s’est joué là n’est pas un accident. Ce n’est pas « l’émotion qui déborde ». C’est une faille ancienne qui s’est révélée. Un discours que l’on tient quand tout va bien : sur l’ancrage, les ponts, l’Afrique évidente.

Et pourtant, la contradiction est violente.

Il y a quelques jours encore, le pays était cité en exemple. Organisation, accueil, infrastructures, sécurité : tout le monde s’accordait à dire que cette compétition était une réussite rare. Rien n’a été effacé par un match perdu. Sauf, peut-être, notre capacité à rester dignes dans la frustration.

Quand j’entends quelqu’un demander si un homme est africain et s’entendre répondre « non, il est marocain », je comprends que le problème n’est ce qu’on a vu pendant cette CAN. Le problème est cette confusion entretenue, ce mensonge confortable. Comme si nous pouvions choisir ce que nous sommes selon les circonstances. Comme si notre géographie était négociable. Comme si notre histoire pouvait être suspendue les soirs de déception.

Il faut le dire clairement, sans détour : nier l’autre ici, c’est nier une part de nous-mêmes.

Le Maroc n’est pas une anomalie posée au bord d’un continent. Il est fait de strates, de passages, de croisements. Noir, amazigh, arabe … tout à la fois.

Ce n’est pas une posture politique, c’est une réalité historique.

Et ce racisme qui surgit n’est pas une colère mal dirigée : c’est le symptôme d’un malaise identitaire que nous n’avons jamais vraiment réglé.

Alors oui, une question s’impose, inconfortable :

Avons-nous oublié comment perdre ?

C’est étrange de la poser, tant la défaite est récente dans nos mémoires. Pendant des années, nous avons perdu sans haine, sans chasse aux coupables visibles. Qu’est-ce qui s’est déplacé en si peu de temps ? Qu’est-ce que la victoire avait tenu sous silence ? Avons-nous besoin d’être aimé, adulé, validé, complimenté…? Sommes-nous devenus des enfants à qui il faut dire bravo ?


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Walid Regragui a raison de parler de honte. Non pas pour un résultat.

Mais pour ce qu’il a révélé. Nous avons investi dans des stades, dans des images, dans des récits puissants, sans toujours faire le même travail sur nous-mêmes.

La vraie défaite n’est pas sportive.

Elle est dans ce regard qui devient méprisant.

Dans cette violence que l’on excuse trop vite.

Dans cette incapacité à rester fidèles à ce que nous affirmons être, surtout quand cela devient difficile.

Tant que nous refuserons de regarder ce racisme en face, tant que nous détournerons les yeux sur lui plutôt que devant lui, aucune victoire ne suffira.

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Leila Zizi

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