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TCA : la souffrance invisible derrière le culte du bien-être

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À l’occasion de la Journée mondiale des troubles du comportement alimentaire, Bahia El Oddi livre une tribune forte et documentée sur une souffrance encore largement invisible au Maroc. Spécialiste des TCA et de l’image corporelle, l’autrice décrypte la manière dont certains comportements aujourd’hui valorisés au nom du “bien-être”, de la minceur ou de la discipline peuvent parfois masquer de véritables troubles psychiatriques.

Aujourd’hui, la souffrance prend parfois les apparences du “bien-être”.

Malgré notre déni collectif, nous ne pouvons plus nous leurrer : derrière certaines pertes de poids admirées, certaines routines “healthy” ou certaines obsessions du corps “fit” se cachent parfois de graves troubles psychiatriques : les troubles des conduites alimentaires (TCA).

Le 2 juin marque la Journée mondiale des TCA. Pourtant, au Maroc, ces maladies restent encore largement méconnues, minimisées ou taboues. Beaucoup continuent de penser qu’il s’agit d’un “caprice”, d’une “phase”, ou simplement d’un problème de volonté.

C’est faux.

Les TCA sont de véritables maladies psychiatriques, graves, complexes et parfois mortelles. Contrairement aux idées reçues, ils ne concernent pas seulement les adolescentes extrêmement maigres. Ils touchent des femmes, des hommes, des adolescents, des adultes, des sportifs, des mères et des personnes de tous poids et de tous milieux sociaux. Les hommes aussi sont concernés, même s’ils consultent moins et restent largement invisibilisés par les stéréotypes autour de ces maladies.

Le plus inquiétant ? Aujourd’hui, les TCA ne ressemblent plus toujours à ce qu’on imagine. Ils se cachent derrière les discours sur le “bien-être”, la “discipline”, le “healthy lifestyle” ou la “détox”. Le problème aujourd’hui n’est plus seulement la pression omniprésente autour du poids idéal et de la minceur. C’est que cette pression a appris à se déguiser en santé, en performance et en développement personnel.

Nous vivons dans une société où être mince est devenu une norme morale. Où grossir est perçu comme un échec personnel. Où une femme qui prend du poids après une grossesse est jugée “négligée”. Où être “fit” est applaudi, parfois même quand cela détruit la santé mentale. Jamais les corps n’ont été autant surveillés, et jamais l’apparence n’a occupé une place aussi omniprésente dans nos vies sociales, médiatiques et numériques.

Le culte de la minceur n’a pas disparu. Il est simplement devenu plus subtil, plus acceptable, presque médicalisé.

Les TCA : une dérive qui s’installe silencieusement

Un trouble alimentaire ne commence généralement pas du jour au lendemain. Il s’installe progressivement.

Cela peut commencer par une remarque sur le physique. Une comparaison. Une moquerie à l’école. Une influenceuse qui montre son ventre plat en expliquant sa “routine miracle”. Un commentaire familial : “Tu as grossi”, “Tu devrais faire attention”, “Tu serais tellement plus belle si tu perdais quelques kilos”.

Puis viennent les réseaux sociaux. Les corps parfaits. Les vidéos “What I eat in a day”. Les défis détox. Les algorithmes qui transforment l’obsession du contrôle alimentaire en mode de vie aspirant. Dans un monde anxiogène et incertain, contrôler son alimentation ou son corps peut donner l’illusion de reprendre le contrôle de sa vie.

Le problème, c’est quand cette recherche de “santé” devient une prison mentale.

Le sport, par exemple, est excellent pour la santé physique et psychologique. Mais chez certaines personnes, il cesse d’être un plaisir. Il devient une punition. Une façon de “mériter” de manger. De “brûler” chaque calorie consommée.

Même chose avec la “clean eating”, cette alimentation dite “pure” ou “saine”. À première vue, elle semble positive. Mais poussée à l’extrême, elle peut masquer une restriction alimentaire dangereuse : suppression des glucides, peur du sucre, élimination des produits laitiers, culpabilité après un repas “non healthy”… jusqu’à provoquer des carences, de l’anxiété et un isolement social.


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Aujourd’hui, même certains médicaments participent à cette banalisation. L’utilisation détournée des traitements GLP-1 comme Ozempic ou Mounjaro alimente un idéal de maigreur extrême présenté comme “santé”, “discipline” ou “bonne hygiène de vie”. Sur les réseaux sociaux, des pertes de poids rapides sont glorifiées sans parler des risques psychologiques ni des effets secondaires.

Le plus inquiétant, c’est que certains comportements préoccupants sont désormais récompensés socialement. Perdre du poids rapidement suscite des compliments. Refuser certains aliments est vu comme de la “discipline”. Faire du sport jusqu’à l’épuisement devient une preuve de motivation.

Et si nous étions devenus incapables de distinguer le bien-être de l’obsession ? Une personne qui perd du poids reçoit souvent des compliments avant même qu’on se demande si elle va bien.

TCA : Le grand déni

Les troubles des conduites alimentaires comptent parmi les maladies psychiatriques les plus mortelles. L’anorexie mentale présente l’un des taux de mortalité les plus élevés parmi les troubles psychiatriques [1]. Une personne meurt toutes les 52 minutes des conséquences directes d’un trouble des conduites alimentaires [2].

Leurs conséquences sont lourdes et durables : troubles cardiaques, infertilité, perte osseuse, atteintes digestives, fatigue chronique, troubles hormonaux, anxiété sévère, dépression, isolement social et risque suicidaire [3].

Et contrairement aux clichés, l’apparence physique ne permet pas de détecter un TCA : moins de 6 % des personnes souffrant d’un trouble alimentaire sont médicalement considérées comme étant en sous-poids [4]. Une personne peut donc sembler “en bonne santé” tout en vivant une souffrance psychique intense et des comportements dangereux.

Les TCA touchent également des personnes de plus en plus jeunes. Des cas sont aujourd’hui observés dès l’âge de 8 ans [5]. Les TCA touchent également des personnes de plus en plus jeunes. Des cas sont aujourd’hui observés dès l’âge de 8 ans. Parallèlement, les préoccupations liées au poids, à la silhouette et à l’apparence corporelle apparaissent de plus en plus tôt : près de la moitié des adolescents déclarent pratiquer une activité physique dans un objectif de contrôle du poids, avec une prévalence encore plus élevée chez les filles (55 %) [6].

Le Maroc n’échappe pas à cette tendance.

Une étude menée auprès d’étudiants en médecine révèle que 32,8 % présentent des signes de troubles alimentaires [7]. Une autre enquête réalisée auprès des élèves du lycée Descartes de Rabat montre qu’environ 23,8 % des élèves estiment être touchés par ces troubles. Cette même enquête apporte un éclairage particulièrement révélateur : parmi les lycéens interrogés, 41 % déclarent connaître une ou deux personnes concernées par un TCA, et 33 % disent en connaître plus de deux. Pourtant, près de 80 % estiment que ces troubles sont rarement évoqués [8].

C’est tout le paradoxe des TCA aujourd’hui : ils sont fréquents, mais invisibles. Présents partout, mais encore profondément tabous.

Car contrairement aux idées reçues, les TCA ne se résument pas à “ne pas manger”. Ils s’installent progressivement dans le quotidien, jusqu’à envahir l’espace mental. Obsessions autour des calories, peur de grossir, culpabilité après avoir mangé, crises alimentaires incontrôlables, vomissements provoqués, pratique sportive excessive ou encore isolement autour des repas : les formes peuvent être très différentes. Mais le point commun reste le même. La nourriture, le poids et le corps deviennent une source permanente d’anxiété, au point d’impacter la santé physique, les relations sociales et l’estime de soi.

Il est essentiel de rappeler que les TCA ne sont ni un choix, ni un caprice, ni un manque de volonté. Dire à une personne “mange normalement” revient à dire à quelqu’un souffrant d’anxiété “arrête de stresser”. Ces troubles nécessitent une prise en charge sérieuse, multidisciplinaire et bienveillante.

Briser le silence et agir

La première étape est de s’informer. Beaucoup de personnes souffrent pendant des années sans mettre de mots sur ce qu’elles vivent. Au Maroc, des plateformes comme Soutien et Aide contre les Troubles du Comportement Alimentaire (SATCA) proposent des ressources, des informations et de l’accompagnement autour des troubles alimentaires.

Il existe également des questionnaires d’auto-évaluation validés, comme le test SCOFF, qui peuvent aider à repérer certains comportements à risque. Mais ils ne remplacent jamais un diagnostic professionnel. En cas de doute, il est important de consulter un médecin, un psychologue ou un psychiatre formé aux TCA.


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Si vous vous reconnaissez dans certains de ces comportements, il est important de ne pas rester seul face à cette souffrance. Reconnaître que quelque chose ne va pas et demander de l’aide est déjà une étape essentielle.

Et si vous pensez qu’un proche — surtout un adolescent ou un enfant — souffre d’un trouble alimentaire, votre réaction peut faire une réelle différence.

  1. Évitez les jugements ou les sermons : dire “tu exagères” ou “mange simplement” augmente souvent la honte, la culpabilité et le repli sur soi.
  2. Écoutez sans minimiser : même si certains comportements semblent incompréhensibles, la souffrance, elle, est bien réelle.
  3. Évitez les commentaires sur le poids : même un compliment sur une perte de poids peut involontairement renforcer le trouble.
  4. Parlez avec bienveillance : privilégiez des phrases comme : “Je m’inquiète pour toi” plutôt que “Tu as un problème”.
  5. Encouragez une aide professionnelle : les TCA ne se règlent pas seuls. Plus la prise en charge est précoce, meilleures sont les chances de guérison.

Cessons les faux-semblants

Nous devons arrêter de glorifier les comportements extrêmes sous prétexte de “wellness”.

Faire du sport, manger équilibré, prendre soin de soi : oui, c’est positif. Mais quand la santé devient obsession, quand chaque repas génère de la peur, quand la valeur d’une personne dépend de son poids ou de son ventre plat, il ne s’agit plus de bien-être. Il s’agit de souffrance.

À l’occasion de cette Journée mondiale des TCA, il est temps de regarder ces troubles en face. Sans clichés. Sans moqueries. Sans banalisation.

Un trouble alimentaire ne se voit pas toujours dans un corps. Il se voit aussi dans une société qui applaudit parfois la souffrance lorsqu’elle ressemble à de la discipline.

FAQ

Que sont les TCA ?

Les Troubles du Comportement Alimentaire (TCA) sont des maladies psychiatriques graves caractérisées par   une perturbation du comportement en lien avec l’alimentation, le poids et/ou l’apparence. Ils se manifestent par des comportements extrêmes (restriction, crises alimentaires, vomissements) et causent une grande souffrance physique et psychique.

Ces troubles ne doivent pas être confondues avec une perte d’appétit, du grignotage ou des restrictions alimentaires liées à un régime, ni associés à un caprice ou un choix volontaire. Ils sont avant tout la manifestation d’une profonde souffrance psychique, un moyen pour la personne concernée de faire face à des émotions et situations difficiles.

Quels sont les principaux symptômes ?

Les TCA débutent souvent de manière insidieuse et se renforcent progressivement. Dans les pathologies alimentaires restrictives, tout peut commencer par un simple régime ou par le désir de manger plus sainement, surtout chez les jeunes femmes. Avec le temps, ce comportement peut s’intensifier, se radicaliser et devenir obsessionnel, voire addictif.

Le repérage précoce est crucial pour prévenir les complications et limiter le risque d’évolution vers une forme chronique. Certains signes d’alerte peuvent être observés :

  • Conduites alimentaires : Évitement des repas partagés, restriction alimentaire souvent accompagnée d’une liste d’aliments « interdits » et « autorisés », crises alimentaires compulsives, vomissements récurrents, présence de rituels obsessifs pendant les repas, excuses pour éviter de manger, jeûnes, précipitation aux toilettes après les repas.
  • Poids : Perte de poids anormale ou prise de poids importante en un court laps de temps.
  • Préoccupations physiques : Commentaires fréquents sur l’apparence, exercice physique excessif, perception déformée du corps, valorisation basée sur l’image corporelle.
  • Changements d’humeur : Isolement, anxiété, pessimisme, sentiment de dévalorisation ou épisodes dépressifs.

Ces comportements sont souvent cachés, et la dénégation du trouble par la personne concernée est fréquente, ce qui constitue un frein majeur à la prise en charge.

Quels sont les différents types de TCA ?

Il existe plusieurs types de troubles du comportement alimentaire, les plus courants étant l’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie boulimique.

  • Anorexie : L’anorexie mentale se caractérise par une altération de la perception du poids et de l’image du corps, une perte de poids via le régime, le jeûne et l’exercice physique excessif. L’anorexie est la pathologie psychiatrique la plus mortelle dû aux complications liées à la dénutrition (crises cardiaques, défaillance d’organes, suicides, etc.)
  • Boulimie : La boulimie s’associe à l’ingestion compulsive d’une quantité de nourriture excessive en un court laps de temps, suite à laquelle surviennent des sentiments de honte, culpabilité, et perte de contrôle. Les boulimiques essayent de compenser cette suralimentation en vomissant, en prenant des laxatifs, en jeûnant ou en faisant de l’exercice de manière excessive.
  • Hyperphagie boulimique : L’hyperphagie boulimique se présente sous la forme de crises alimentaires récurrentes pendant lesquelles l’individu ingère de grandes quantités d’aliments sur un temps restreint, sans comportements compensatoires. Ce trouble, qui touche autant les hommes que les femmes et occasionne généralement un surpoids important, voire parfois une obésité morbide.

Qui consulter pour des troubles du comportement alimentaire ?

Le dépistage et le traitement des troubles doivent être le plus précoces possible. Il faut être particulièrement vigilant chez les sujets dits « à risque », en particulier les adolescents et les jeunes adultes, en particulier les personnes de sexe féminin.

Le traitement d’un TCA doit être pluridisciplinaire et adapté à chaque patient, selon son âge et la gravité des symptômes. L’objectif global est de combiner soins médicaux, soutien psychologique et rééducation alimentaire pour favoriser la guérison.

  • Chez l’adolescent, le dépistage peut être réalisé par l’infirmière ou le médecin scolaire.
  • Le médecin généraliste joue un rôle central : il détecte précocement le trouble lors d’examens de routine et oriente le patient vers les soins adaptés. Il accompagne également le patient tout au long du traitement.
  • Le psychiatre aide à comprendre les mécanismes psychologiques qui entretiennent le TCA et mobilise la motivation au changement. Il coordonne la collaboration entre les différents intervenants : médecins, psychologues, diététiciens et familles.
  • Le nutritionniste réapprend au patient une alimentation saine, équilibrée et personnalisée. Il corrige les idées reçues sur les aliments et explique le fonctionnement du métabolisme.

Le plus important est de ne pas rester seul(e) et d’en parler. Vous pouvez vous rendre sur la page de Soutien et Aide Contre les Troubles du Comportement Alimentaire, où vous trouverez aide, information et ressources utiles. Chaque échange est confidentiel et reste anonyme afin de vous offrir un espace sûr et sans jugement.

Bahia El Oddi* est experte en santé mentale spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire et les questions liées à l’image corporelle. Ancienne patiente ayant traversé une anorexie sévère durant son adolescence, elle s’est engagée dans la sensibilisation et la prévention de ces troubles encore largement méconnus. Diplômée d’un MBA de la Harvard Business School (promotion 2019), elle a publié l’essai The Business of Thinness dans Harvard Business Publishing et a fondé la plateforme Soutien et Aide aux Troubles du Comportement Alimentaire, dédiée à l’information et à l’accompagnement autour de ces problématiques.

Références :

[1] Arcelus J, Mitchell AJ, Wales J, Nielsen S. (2011). Mortality Rates in Patients With Anorexia Nervosa and Other Eating Disorders: A Meta-analysis of 36 Studies. Archives of General Psychiatry, 68(7), 724–731.

[2] Deloitte Access Economics. (2020). The Social and Economic Cost of Eating Disorders in the United States of America: A Report for the Strategic Training Initiative for the Prevention of Eating Disorders and the Academy for Eating Disorders. Harvard T.H. Chan School of Public Health.

[3] Hambleton A, Pepin G, Le A, et al. (2022). Psychiatric and medical comorbidities of eating disorders: findings from a rapid review of the literature. Journal of Eating Disorders, 10(132).

[4] Flament, M. F., Henderson, K., Buchholz, A., Obeid, N., Nguyen, H. N., Birmingham, M., & Goldfield, G. (2015). Weight Status and DSM-5 Diagnoses of Eating Disorders in Adolescents From the Community. Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry, 54(5), 403–411.e2.

[5] Hornberger LL, Lane MA. (2021). Identification and Management of Eating Disorders in Children and Adolescents. Pediatrics, American Academy of Pediatrics.

[6] Murray SB, Accurso EC, et al. (2023). Weight status and weight-control exercise in adolescents: A longitudinal population-based study. Eating Behaviors, 49, 101725.

[7] Bennani et al. (2019). Eating disorders among Moroccan medical students: cognition and behavior. Psychology Research and Behavior Management, 12, 129–135.

[8] DESLAB – Lycée Descartes de Rabat. (2024). Les troubles du comportement alimentaire au lycée Descartes de Rabat : ressentis et perceptions des élèves.

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