Au Maroc, l’hiver 2026 ne se mesure pas en dates mais en gouttes. Entre la mémoire des sécheresses et le retour d’une pluie presque oubliée, toute une nation réapprend à vivre avec l’eau — cette grâce ancestrale devenue événement météorologique.
L’hiver au Maroc ne s’embarrasse pas de nos agendas. On a beau remplir nos carnets de résolutions et de fictions administratives, notre véritable horloge reste suspendue au-dessus de nos têtes. Le premier de l’an ne commence pas vraiment avec des vœux, mais avec cette première goutte qui touche le sol et change, en une seconde, l’humeur de tout un pays.
Nous sommes, par essence, le peuple de l’attente. Toute notre littérature, de Driss Chraïbi à Edmond Amran El Maleh, est hantée par cette tension verticale, ce regard levé vers un gris qu’on espère fécond. Dans nos récits, la pluie n’est jamais un simple décor météo ; elle est un personnage central, un juge, parfois un sauveur.
Je le sais parce que, même adulte, je continue à compter les hivers comme on compte les promesses. Il suffit que la pluie tarde trop pour que quelque chose se crispe en moi, une inquiétude héritée, transmise sans mots, comme si le ciel avait encore le pouvoir de décider de notre tranquillité intérieure.
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On porte encore en nous les stigmates de ces décennies de sécheresse — ces années de terre craquelée où les paysages avaient fini par perdre leur vert, s’installant dans une ocre permanente. Ce traumatisme a forgé notre psyché : on a appris, dans les silences de nos mémoires familiales, que le ciel pouvait être d’une avarice cruelle.
Pourtant, regardez nos enfants. Ceux qui sont aujourd’hui à l’école primaire n’ont quasiment connu qu’un pays assoiffé et des barrages à l’agonie. Pour cette génération, la pluie battante de cet hiver est une découverte presque fantastique. Ils voient pour la première fois la terre changer de couleur sous leurs yeux, et c’est peut-être là que réside le vrai renouveau de 2026.
Réapprendre à vivre l’hiver, c’est aussi retrouver ces gestes quotidiens que nous avions presque oubliés. Chez moi, le linge ne sèche plus. Il migre. Il quitte la terrasse pour s’installer dans le salon, suspendu aux dossiers des chaises, envahissant l’espace comme une présence muette. Les draps sentent l’humidité, les pulls gardent une mémoire de pluie, et soudain on se rappelle que l’hiver n’est pas une abstraction climatique mais une expérience domestique, intime, parfois inconfortable.
Notre rapport à l’eau est d’une complexité absolue. Les anciens ne disaient pas simplement qu’il pleuvait ; ils parlaient de l’Ghayth. Ce mot, c’est le secours, le soulagement. Il porte un poids sacré, une gratitude qui dépasse l’entendement. On n’accueille pas une ondée, on reçoit une grâce.
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Mais en 2026, ce rapport ancestral se heurte à une réalité nouvelle. L’eau, lorsqu’elle revient après trop d’absence, ne sait plus toujours habiter nos paysages. La mémoire collective des anciens nous revient alors en écho : l’oued n’oublie jamais son chemin. C’est une leçon que nos infrastructures modernes ont parfois ignorée.
Aujourd’hui, nous vivons dans un tiraillement permanent. D’un côté, il y a cette acceptation profonde qui nous fait accueillir l’eau comme un don que l’on ne discute pas. De l’autre, il y a l’angoisse contemporaine : l’œil rivé sur les alertes météo, le doigt hésitant au moment de décider si, demain, on envoie les enfants en classe. Nous sommes passés de la prière pour la pluie à l’organisation de nos vies par notification.
Apprendre à lire le ciel aujourd’hui, c’est naviguer entre la poésie du manque et la prudence de l’abondance. Oui, on aime cette pluie. On l’attend, on la respecte, on sait ce qu’elle sauve. Mais quand vient enfin un matin d’accalmie, quand le soleil revient sans arrogance, on respire autrement. Parce que ce soleil-là, on le connaît. On en a les codes, les habitudes, les vêtements prêts sur le dos. Il nous rassure. Il ne promet rien, mais il ne surprend pas. Et peut-être que commencer l’année, ici, c’est accepter cette contradiction simple : aimer l’eau pour ce qu’elle donne, et retrouver le soleil pour ce qu’il nous permet de tenir.
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