Dans le train reliant Casablanca à Marrakech, il ne s’agit pas d’un trajet ordinaire. Le Maroc accueille la CAN, et le wagon en porte déjà les signes. Des maillots dépassent des manteaux, des drapeaux sont coincés dans des sacs à dos, des accents circulent plus vite que le train lui-même.
Ici, le voyage ne se mesure plus en kilomètres mais en visages. Le temps du trajet devient une zone intermédiaire, un espace où quelque chose se déplace doucement. Dans la proximité des sièges, les catégories que l’on nous attribue, et que l’on finit parfois par endosser, se froissent. Elles ne disparaissent pas, mais elles cessent d’être rigides.
Il y a cette phrase qui revient souvent, comme un réflexe mal ajusté : pour certains, nous serions « trop arabes » ; pour d’autres, « pas assez africains » ; ailleurs encore, de lointains Maghrébins à l’identité incertaine. À force de chercher à se situer, on a parfois oublié d’habiter ce que l’on est déjà.
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Dans ce wagon, pourtant, la réponse n’a rien de théorique.
Elle se glisse dans un geste banal : un chargeur prêté par un supporter ivoirien à un étudiant d’Oujda. Dans une discussion improvisée sur les compositions d’équipe. Dans les blagues qui passent d’une langue à l’autre sans demander de visa.
Elle est surtout là, dans ces retrouvailles silencieuses avec les voisins de l’Est. Malgré les frontières de papier, les supporters algériens sont présents. Dans le couloir, le mot « Khawa-Khawa » n’a rien d’un slogan. Il circule comme une évidence physique. On s’entend parler et on reconnaît immédiatement la même musique : l’accent de Tlemcen et celui de Fès sortent de la même gorge, portent les mêmes nostalgies, les mêmes complexes, la même manière de rire quand la phrase devient trop sérieuse.
Pendant longtemps, le regard s’est tourné vers le Nord, vers l’autre rive de la Méditerranée, comme si elle seule validait l’appartenance. Pendant ce temps-là, les racines, elles, plongeaient ailleurs. Dans le Sahel, dans les routes anciennes, dans les circulations de savoirs, de musiques, de corps. L’Afrique subsaharienne a souvent été pensée comme une origine lointaine, parfois comme une simple terre de passage. Jamais comme une continuité évidente.
Ce que révèle ce début de CAN, ce n’est pas une découverte. C’est une reconnaissance.
Le « voisin » n’est plus une abstraction ni une statistique migratoire. C’est ce supporter sénégalais qui demande, avec un sourire appliqué, comment prononcer « choukrane » sans forcer l’accent. C’est cette discussion sur la musique où l’on finit par admettre que les rythmes se répondent depuis longtemps, même quand on refusait de l’entendre.
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Il n’y a pas de posture à adopter ici.
Juste des gens assis ensemble, sur une terre qui regarde l’Atlantique, essayant de se reconnaître dans le regard de l’autre. Arabes, Africains, Amazighs : ces mots cessent d’être des cases. Ils deviennent les fils d’un même tissu, parfois emmêlé, jamais homogène, mais solide.
Quand le train ralentit en gare, les sourires se croisent sur le quai sans solennité. Rien à proclamer. Rien à démontrer.
La CAN n’a pas fait surgir l’Afrique au Maroc. Elle a simplement rendu visible ce qui était déjà là, dans les corps, les langues, les manières d’être ensemble.
Le Maroc n’est pas une île posée entre deux mondes.
Il est un pont habité, parfois inconfortable, souvent contradictoire, mais vivant.
Et dans ce couloir de train, au milieu des chants, des attentes et des silences partagés, quelque chose se stabilise enfin : ne plus avoir à choisir une appartenance, parce qu’elle n’a jamais été unique.
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