Entre l’euphorie fulgurante d’une victoire et l’angoisse sourde de l’attente, Leila Zizi interroge ce moment suspendu où un pays entier retient son souffle. À la veille de la CAN, elle explore ce stress collectif, consenti et presque nécessaire, qui transforme la fierté en tension partagée et le drapeau en refuge émotionnel.
La joie de jeudi soir a été un court-circuit magnifique.
On a crié, on a sorti les drapeaux, on a laissé la fierté de la Coupe Arabe nous envahir les poumons. Une décharge franche, presque électrique. Et puis, quarante-huit heures plus tard à peine, l’euphorie s’est dissipée. Elle a laissé derrière elle une matière plus dense, plus abrasive : le stress de la gagne.
Ici, l’allégresse ne s’est pas installée longtemps. Elle a traversé. À peine le trophée soulevé, les regards se sont déjà déplacés vers demain, vers le coup d’envoi de cette CAN qui s’installe chez nous pour un mois entier. Accueillir le tournoi, ce n’est pas seulement organiser une fête. C’est accepter que le pays devienne une immense salle d’attente. Un mois à vivre avec le diaphragme légèrement bloqué, à avancer en apnée.
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Alors les drapeaux commencent à fleurir aux balcons, sur les rétroviseurs, dans les magasins, les cafés, les ronds-points. Mais il ne faut pas s’y tromper. Ce n’est pas du patriotisme de parade, celui des discours bien rangés ou des manuels scolaires. Le drapeau, ici, est un objet transitionnel. Une couverture émotionnelle. On le sort comme on s’agrippe à une rambarde dans un escalier sombre : parce qu’il faut bien toucher quelque chose de stable quand l’intérieur déborde. Un point d’ancrage pour ne pas se disperser quand le cœur accélère.
Ce stress, on l’accepte. Mieux : on le signe.
C’est un contrat tacite, un stress consenti. On choisit de s’y exposer, de se placer volontairement dans cet état de fragilité extrême où un ballon sur le poteau peut gâcher une semaine entière. Pourquoi ? Sans doute parce que c’est l’un des rares moments où l’épuisement devient collectif. Où la nervosité n’a pas besoin d’être portée en silence. On est tendus ensemble. Et soudain, cette tension devient respirable.
Et entre nous, quand le sujet est sur la table, les regards se croisent à peine. On évite de s’y attarder trop longtemps, de peur d’y lire la même chose : la mémoire des défaites passées. 2004, 2023 par exemple. Ces souvenirs qui remontent sans prévenir, comme une vieille douleur de cicatrice quand l’air devient humide. On avance avec une fierté immense, mais aussi avec une retenue presque superstitieuse. Une prudence affective. Parce qu’on ose enfin croire que la coupe est à portée de main, et que, cette fois, l’échec n’aurait pas le goût de l’apprentissage, mais celui d’une brûlure.
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Le “nous” qui se forme alors n’est pas une promesse.
C’est un nous provisoire, imparfait, parfois un peu absurde. On sait très bien que demain, il se fissurera. Qu’on recommencera à s’agacer du voisin bruyant, du chauffeur de taxi qui ne rend pas la monnaie. Mais pour l’instant, il y a cet accord discret : habiter le même inconfort.
Demain, le rideau se lève.
Ce n’est pas du plaisir qui nous attend, mais une attente lourde, insistante, qui nous marche dessus, pieds nus. On ne cherche pas la gloire pour les livres d’histoire. On cherche juste à appartenir à quelque chose qui nous dépasse, le temps d’un mois, dans l’ombre de nos propres stades.

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